Ulysse est mon héros depuis depuis ma plus tendre enfance. Il était temps que je m’y mesure. Une récente lecture m’a permis de ressentir l’actualité que cette histoire pouvait avoir pour moi, j’ai donc décidé de m’y atteler.

Le projet est encore embryonnaire, mais je prévois de publier ici, et dans les nouvelles, des éléments sur l’avancement, la mise en forme et les idées farfelues qui pourront me venir. Il n’est donc pas impossible de voir apparaître ici des croquis, photos d’ébauches de marionnettes, extraits de textes, bref, j’entends bien faire un teasing terrible !

Pour l’instant, je sais que je ne traiterai ni le sac de la ville des Cicones, ni les jeux athlétiques des Phéaciens ni la visite aux Enfers (pourtant fort longue dans le poème) : il s’agit dans les trois cas de parenthèses qui ne commandent aucun autre épisode. Bien sûr, on sera bref sur les Lestrygons ou les Lotophages (si on les fait pas totalement disparaître)… et il est probable qu’il ne reste pas grand chose de la Télémachie (bien que j’aimerais vraiment lui trouver une place).

Je pense axer la dramaturgie sur les échanges avec les femmes[1] : Circé, Calypso, Nausicaa, Pénélope… mais aussi bien sûr Athéna ! J’ai, pour l’instant, dans l’idée que les femmes représentent les possibilités de refuge (parfois traître), et Ulysse, naturellement, l’errance. J’y vois le point d’équilibre de l’espace scénique (mais bien sûr, ça peut encore changer du tout au tout).

Bref, restez branchés…

Carnet de notes

Je prends le risque de dater les notes que je reporte ici. Vous aurez peut-être l’impression que ça n’avance pas bien vite, mais gardons en tête que c’est un projet de longue haleine…

27 août 2009

Éléments de départ

La structure commence à se mettre en place dans ma tête, avec les repères suivants :

  • en rue, les spectateurs doivent être « tenus » : il leur est beaucoup plus aisé de « s’échapper » que lorsqu’ils sont assis dans une salle et qu’ils ont déjà payé leur place ;
  • c’est aussi une des raisons pour lesquelles je veux raconter cette histoire dans la rue : toucher des gens qui ne la connaissent pas encore (les pauvres), qui n’iraient pas la chercher ;
  • je veux conserver le caractère épique, sans que ça pèse sur le rendu. Par ailleurs, ma « langue naturelle » passe par l’humour, je dois donc arriver à trouver la bonne distance avec le récit pour amener le rire et le sourire sans que l’ensemble ne sombre dans la dérision[2]. Une piste sur ce point serait de travailler en allers-retours entre un ton épique et un ton plus quotidien. Allers-retours entre ce qu’on représente et ceux à qui on s’adresse, en quelque sorte.

Heureusement pour moi :

  • j’ai des interlocuteurs qui savent ce qu’est le théâtre de rue et qui devraient me permettre de ne pas plonger dans des erreurs évidentes ;
  • j’ai une interlocutrice au moins aussi toquée d’Homère que moi, avec qui je peux échanger, tester des idées z’et interprétations (et recevoir les siennes) ;
  • tout ça n’a pas de prix[3] \o/

J’ai un début

Je suis de ces écrivains qui ne savent pas faire un plan. J’écris un mot, une phrase, puis la suivante, et ainsi de suite, jusqu’à la fin[4]. Et un de mes problèmes, face à un tel « guide-chant », est de trouver mon point d’entrée.

Dans l’écriture dramatique, il est de tradition de démarrer sur une bascule. Homère, qui n’a pas les mêmes contraintes que moi[5], bâtit une structure toute en paliers : diversion par la Télémachie, qui permet d’annoncer le personnage d’Ulysse tant attendu, de le camper par le récit qu’en font ses anciens compagnons d’armes, puis retour du héros par l’étape des Phéaciens, peuple intermédiaire entre le monde des dieux et celui des hommes, passeurs plus tard punis pour avoir ramené Ulysse en Ithaque… Dans l’Odyssée, c’est aux Phéaciens qu’Ulysse raconte ses voyages pour la première fois. Mais, malgré tout ce que m’inspire le personnage de Nausicaa, et même son père Alcinoos, l’épisode Phéacien, dramatiquement, manque d’action.

Il m’a donc semblé que je devais démarrer après l’arrivée à Ithaque, lorsque, dans la cabane du porcher Eumée, il se révèle à son fils de vingt ans, qui ne l’a pas connu, mais a vécu et grandi dans sa légende, son souvenir et son attente. Inutile de dire que j’ai là un appui émotionnel fort. J’avais pensé un moment qu’Ulysse prenne le temps de raconter ses voyages à son fils, mais ça faisait de la relation entre le père et le fils le cœur du spectacle, et je préférerais un dialogue mixte. Et Ulysse n’a pas que ça à faire de raconter sa vie : les prétendants sont chez lui, assiègent Pénélope comme les Grecs assiégèrent Troie, offensent les dieux en abusant des lois de l’hospitalité…

Du coup, je me retrouve avec le massacre des prétendants au début du spectacle. Ce qui est intéressant, là-dedans, c’est que le massacre des prétendants a toujours été pour moi le trou noir de l’Odyssée. Ulysse, le vaillant, le brave, le subtil, le rusé, le persévérant devient tout à coup une machine à tuer parce que les mecs ils ont regardé sa femme. Ce n’est que très récemment[6] que j’ai vu l’autre aspect : en châtiant les prétendants impies, il ne fait qu’accomplir la volonté des dieux (il faut d’ailleurs voir comment Athéna l’exhorte à ne laisser aucun survivant). Et l’intérêt de le reporter au début, c’est que cette note sombre ne sera pas ce que les spectateurs remporteront chez eux. Par ailleurs, dans l’Odyssée, Ulysse raconte à nouveau ses voyages à Pénélope lorsqu’enfin il se révèle à elle, une fois les prétendants défaits, ce qui me permet de respecter le poème davantage qu’en plaçant le récit dans la cabane d’Eumée. Et ce récit où l’épouse pourra prendre la place de toutes les femmes de l’histoire, ça me plaît pas mal, aussi…

Notes

[1] il paraît que ça fait vendre…

[2] rien ne vaut un cahier des charges bien serré

[3] ce qui m’arrange d’autant plus que je n’ai pas de MonsterCard™

[4] et la fin est ce qu’il y a de plus difficile à écrire, si vous voulez mon avis

[5] en termes de structure « moderne », son poème tient davantage du roman

[6] lisez le précieux ouvrage cité plus haut pour les détails