Noé Cendrier

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Projets en cours › Création Cyrano 2011

Carnet de bord de la création de Cyrano de Bergerac au Théâtre Espace Marais en octobre 2011, telle que vécue (ou fantasmée) par l’interprète du rôle titre…

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La quête

Au cœur de mes préoccupations de l’été, il y avait, donc, l’idée de trouver comment j’allais m’emparer, pour la III, 12, toujours elle, d’un accent de Bergerac, que Cyrano prétend retrouver pour retarder de Guiche sans être reconnu.

Je me doute que mes lettrés lecteurs savent que, contrairement au personnage de Rostand, le Cyrano historique n’a jamais été gascon mais bien parisien, Bergerac étant le nom d’une propriété familiale elle-même peu éloignée de la capitale. Il m’eût fort arrangé que notre héros s’emparât d’un bon vieil accent titi parigot qui m’est, lui, tout à fait familier. À la limite un accent provençal. J’en connais les contours, ayant vécu plusieurs années en Vaucluse. Mais gascon, oh, bonne mère, je me voyais pas rendu.

J’ai donc enquêté, écouté parler cadette de Gascogne ou tromblon du Béarn, révolutionnaire humaniste ou mousquetaire à tranche-lard voire frisée de Couvemaison et je crois, enfin, tenir une piste : il me semble que l’accent du sud-ouest détache un peu plus les sons, attaque un peu plus les consonnes, sans renoncer à faire chanter les accents toniques de la manière particulière qui m’est familière. Les nasales, aussi, me semblent moins détachées qu’en Provence. C’est là que je situe, pour l’instant, la nuance entre les influences ibériques et tansalpines des deux bouts de la langue d’oc[1].

Plus qu’à réussir à marquer ça avec souplesse dans la voix, comme si je savais parler de la sorte et rendre méconnaissable la voix de notre héros dès sa première réplique « masquée » :

De la lune

Ah oui, quand même, j’ai tout ça pour être méconnaissable ?! Bon, bon, bon, Ed, tu ne m’en feras jamais d’autres. On va peut-être compter un poil sur la bonne volonté du public, du coup, pour le démarrage de la scène…

Notes

[1] mais je suis ouvert à toute précision, suggestion, ressources en lignes pour compléter mon idée

La tête et les jambes

Si je ne l’ai jamais vue, j’aime beaucoup le titre de cette vieille émission de télé[1]. Et je trouve que là, en ce qui concerne Cyrano, ça va bien. Et c’est le titre qui convient pour parler un peu concret. Car il n’y a pas que la beauté immatérielle du verbe, il y a la chair qu’il faut mettre autour, et ça n’est pas forcément une mince affaire.

C’est peut-être la caractéristique la plus spontanément impressionnante du personnage[2] : il est à la fois subtil dans sa pensée, poète, philosophe et vif, puissant, imbattable physiquement. Et, donc, je dois évoquer ça. Moi qui ai toujours été un cancre en sport !

Première alerte… sur la voix. Les premières répétitions, une petite douleur, une fatigue persistante a semblé s’installer dans ma gorge. Damn’, fulminais-je in petto, si mon outil de travail me trahit ?… Et puis, sur la dernière semaine de répétition plus d’alerte de ce côté-là. Un peu rassuré, donc. La voix particulière du personnage se pose légèrement dans mes graves[3] : l’autorité indispensable du bonhomme en a besoin. Et il n’hésite pas à donner de l’énergie avec, le bougre. Mais, donc, Il semble que mes cordes vocales, une fois chauffées, soient prêtes à accepter cette aventure.

Et puis samedi matin, dernière répétition avant la pause. On place la III, 12. J’ai fini en nage. Et depuis, j’ai des courbatures aux abdominaux ! Je resterai discret sur les acrobaties de la scène, afin de ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte, mais disons qu’on n’a pas fait dans l’économie de mouvement.

Comme me le rappelle régulièrement mon cher metteur en scène : Une des difficultés d’un rôle pareil, c’est d’en trouver le souffle. Ne pas se vider avant la fin. En avoir sous le pied, tout en se donnant copieusement, jusqu’à la chute finale. Se poser vaguement la question de comment on va se relever pour saluer après ça, mais être solide jusqu’au bout.

Décidément, les métiers de fainéants, c’est pas de tout repos…

Notes

[1] je découvre sur cette fiche Wikipédia que « la tête » et « les jambes » étaient deux candidats, fichtre, voilà qui va à l’encontre de l’idée de mon billet. M’en fous je garde le titre, personne n’a l’émission en tête de toute façon :sifflote:

[2] en tout cas pour moi

[3] confessons-le : je suis plutôt ténor, quant à moi

Sacré Edmond !

Il suffit de connaître même vaguement la pièce pour savoir que le sieur de Bergerac, c’est pas du petit personnage qu’on joue entre deux portes. Mais quand on rentre dans le détail dans la pièce, on voit les petites surprises que nous a réservées l’auteur.

La tirade des nez, ce numéro virtuose et gouleyant suivi d’un duel en vers pas piqué des hannetons, est opportunément situé au début de la pièce, histoire d’être sûr de fatiguer tout de suite le comédien… Et, pour finir la pièce, un grand numéro de pourfendage de fantômes frénétique et de bouffées délirantes, le truc parfait pour respirer au bout d’une pièce où on a bien beaucoup causé.

Car ayé, je suis mort. Vendredi, comme je l’ai dit sur Twitter.

Et mes craintes se sont confirmées.

On nous demande parfois[1] : « Mais comment vous faites pour ne pas rire en disant / faisant des choses aussi drôles ». Ce qui n’a pas été, pour moi, un vrai problème depuis bien longtemps. Le personnage est dans la situation, et, aussi drôle soit-elle, elle ne le fait pas rire, lui. Je trouve facilement la distance. Le souci à ce niveau est plutôt l’imprévu sur le plateau, le comédien, moi ou un autre, qui trébuche inopinément sur un mot ou un obstacle imprévisible et peut provoquer la tentation du fou-rire.

Mais cette fois, le jeu va consister à ne pas se faire avaler par l’émotion qui me saisit. Arriver à dire les mots sans qu’ils me fuient par les yeux et que la voix se fragmente en vagissements. Pour la première fois depuis, je crois, 1989[2], j’ai entendu un metteur en scène me dire qu’il fallait que je donne un peu plus de son. Car le volume, à ce moment précis, je n’en avais plus une once. Je luttais avec force pour ne pas me mettre à sangloter, aller au bout de la réplique… Le plus fort, c’est que mes camarades de scène se sont à peine rendus compte de mon niveau lacrymal ! Et il y avait dans leur commentaire quelque chose d’incrédule. Tout le monde, apparemment, ne réagit pas aussi sérieusement que moi à cette histoire-là. À ce fracas que fait dans ma tête la fin de ce personnage. Au vide abyssal que crée cette disparition. Au scandale de cette mort-là[3]

Va me falloir respirer profondément, je crois, pour dire certains vers, mais je suis déterminé à faire les efforts nécessaires pour que ce soit chouette pour ceux qui nous feront l’amitié de se déplacer ! La pièce, il me semble, le mérite.

Notes

[1] notamment les groupes scolaires, qui réservent en sus de la représentation un moment d’échange avec les comédiens

[2] ouais, j’avais une sale voix post-mue, à l’époque

[3] sachons nous scandaliser pour de grandes causes ^^

Moi je ne suis qu’une ombre, et vous qu’une clarté

Acte III, scène 7

Histoire de faire un peu de teasing de ouf, un petit « pré-visuel » bricolé par mes soins[1], en attendant l’affiche définitive (cliquez pour mieux voir).

Visuel Cyrano de Bergerac

Histoire de me faire mousser, on a aujourd’hui attaqué LA tirade des nez. Sauf accident industriel, ça devrait bien se passer. C’est en fait une sorte d’exercice de virtuosité : brillant, élégant, potentiellement impressionnant quand on regarde, mais qui ne me semble pas une vraie difficulté. Le difficile, c’est quand on doit faire passer des choses violemment contradictoires. Le balcon, par exemple, où le charme poétique est sous-tendu par le désespoir de savoir qu’on n’existe à ce moment que « sous couvert » d’un autre… Mais j’ai un metteur en scène qui aime me dire qu’il est content de m’avoir sur ce projet et avec qui je suis d’accord artistiquement, et en qui j’ai confiance. On peut pas dire que ça me mette des bâtons dans les roues \o/

Histoire de vous faire sourire, je vous dirais qu’en parlant des personnages l’autre jour, nous sommes arrivés à la conclusion que De Guiche ce serait Mitterrand et Cyrano Rocard, dans un contexte politique récent. De Guiche, en effet, tend à la réussite sans regarder aux moyens et sans rechigner à se compromettre, Cyrano finit miséreux, mais sans avoir dérogé une seule fois à ses principes.

Finies les histoires pour ce soir. Bonne nuit les petits.

Notes

[1] Inkscape roulaize – mais vous le saviez déjà

Héros

Qu’est-ce qu’on fait d’un personnage pareil ? Quand on atteint un tel niveau de démesure, on s’en débrouille comment ?

Car enfin, j’ai plutôt l’entraînement pour le personnage à hauteur d’homme. Je vais alors chercher sur quels traits de caractère je me reconnais pour jouer avec, et prêter ce que j’ai en magasin pour donner de la chair à la créature de papier.

Mais Cyrano ! Ce serait pas un poil dangereux de trop s’identifier ? Quand on a déjà les pieds qui ont tendance à déconnecter du sol, ce serait-y pas jouer avec le feu ? Déjà, à tripoter ces vers, à placer les premières scènes, j’ai l’impression grisante[1] que je me tiens un peu plus droit dans la rue, que mon regard s’affirme davantage…

Ce serait pas un métier de fou, un peu ? Tant que je me pose des questions, remarque, ça ne doit pas être trop grave. Tant que je ne mets pas à réciter des vers aux terrasses de café jusqu’à des heures indues, ça devrait aller, non ? Trop tard[2] ? Ciel !

Notes

[1] mais peut-être pas rassurante

[2] bon, il y a un certain degré de private jokerie ici, mais, hein, c’est mon bloug, après tout

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